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La gouvernance "libérée"... mouais

Ces derniers jours, dans le monde de la tech, l’entreprise Basecamp a beaucoup fait parler d’elle. Pour résumer et sans prendre parti sur le fond de l’affaire : suite à des divergences internes quant aux problèmes liés à la diversité, Jason Fried et David Heinemeier Hansson (les dirigeants) ont décidé de changer radicalement la politique d’entreprise pourtant connue pour ses prises de positions sur l’organisation “libérée” du travail. Résultat : en quelques jours, plus d’un tiers des effectifs est sur le départ.

On pourrait consacrer un article entier sur chacun des points qu’ils ont décidé de “révolutionner” mais un paragraphe a choqué plusieurs de nos coopérateur·rice·s :

“Who's responsible for these changes? David and I are. Who made the changes? David and I did. These are our calls, and the outcomes and impacts land at our doorstep.”

Depuis une dizaine d’années et avec Basecamp en fer de lance, les notions d’entreprise libérée, de management éclairé, d’holacratie ont fait leur chemin. La promesse ? Apporter le bonheur aux employé·e·s qui, par la force des choses, deviendraient plus productif·ve·s. Beaucoup de théories et de pratiques ont vu le jour : largesses sur les horaires, les congés, compression de la hiérarchie, partage des décisions… Notez ici qu’il est toujours question de productivisme, l’objectif ne portant pas sur l’épanouissement mais sur la rentabilité. Étonnamment, lorsqu’une de ces sociétés tente de vous faire entrer dans leurs rangs et que vous demandez à faire partie du cercle de décisions stratégiques de l’entreprise, une légère résistance se fait sentir, mais passons.

Dans une entreprise libérée et en bonne santé, les salarié·e·s font partie d’un tout, sont intégré·e·s aux prises de décision, sont responsabilisé·e·s, considéré·e·s et tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais que se passe-t-il lorsqu’une crise survient, comme ça a été le cas pour Basecamp ? Dans ce genre de situation, la définition libérale du terme “liberté” ressort beaucoup plus que son pendant libertaire. Pour Basecamp, mais c’est aussi ce que j’ai pu observer de ma propre expérience, le château de cartes s’effondre rapidement et la promesse de participer aux décisions est vite oubliée. Hypocrisie du système ? Peut-être. Quelques que soient les promesses d’intégration des collaborateur·rice·s, en cas de coup dur, les dirigeants ne sont tenus à rien et c’est exactement ce qu’ont prouvé Jason Fried et DHH : la décision finale, le sort de toute l’entreprise n’appartient qu’à eux. Seul le statut de SCOP ou plus largement, les coopératives inscrivent dans leurs fondations que les décisions sont collégiales et qu’un dirigeant qui souhaiterait aller contre l’avis général pourrait être révoqué.

On entend souvent dans le monde du travail : “Personne n’est irremplaçable”. Je pense tout l’inverse : dans une entreprise, personne n’est remplaçable. Une société est un ensemble d'individualités, son ADN évolue constamment : à chaque arrivée et à chaque départ. Si l’effectif évolue constamment, comment pourrait-on imaginer que la gouvernance reste immuable ? Qu’un groupe restreint de personnes, issus de la genèse de la société, décide de l’épanouissement d’un ensemble en mouvement ? Et sous quel prétexte ? La fameuse prise de risque capitalistique originelle ? À une époque comme la nôtre où la crise sanitaire risque d’être suivie de crises économiques et écologiques, tous les acteurs ont besoin d’agir ensemble et pour ce faire, la gouvernance ne peut être confisquée par un petit nombre.

Les entreprises libérées, les holacraties, déguisent leur libéralisme derrière une tentative de copie du modèle coopératif, cependant elles n’en ont que l’apparence et le fondement même de ce modèle : contrôle des décisions et répartition des bénéfices, leur est étranger. Les SCOP s’inscrivent dans une vague de changement, un besoin réel de vraie démocratie à l’échelle locale ou nationale et il ne tient qu’à vous d’en faire partie.