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Cultiver l’accessibilité et la sobriété : les grands enseignements de ParisWeb 2026 (partie 1)

Publié le 12 octobre 2026

Jeudi 24 et vendredi 25 septembre dernier, se tenait à Paris un événement auquel nous sommes très attaché·es, la 21ème édition de ParisWeb, la conférence qui place l’accessibilité et l’inclusion au cœur du système. Ce qui manque souvent dans nos métiers, c’est le sens. C’est précisément le fil conducteur des conférences de Paris Web : remettre la technique au service du sens.

ParisWeb 2026
ParisWeb 2026

Concevoir entre les cultures : l’inclusion commence dans l’équipe

La culture correspond à ce qu’on apprend sans s’en rendre compte, et chaque personne peut en posséder plusieurs. Un changement de langue entraîne un changement dans la manière de concevoir une idée. Alejandra Chevey est designer chez Proton et travaille avec des collègues situés à Taïwan et en Europe. Son intervention s’articule autour de trois histoires :

  • La courbe croissante : sur une interface, une courbe verte montait tandis qu’une courbe rouge descendait. Lors d’une revue, un collègue a fait remarquer qu’à Taïwan, la signification des couleurs est inversée. Le vert a finalement été maintenu pour les utilisateurs finaux, mais ce choix est devenu une décision réfléchie plutôt qu’une certitude absolue. Cela invite à se demander pour qui une solution paraît réellement évidente.
  • La relativité des valeurs monétaires : il est essentiel de prêter attention à l’affichage des valeurs financières en les ramenant à des ordres de grandeur plus parlants : par exemple, 0,0004 bitcoin représente en réalité une somme significative. L’enjeu est de simplifier l’interface sans jamais sous-estimer l’utilisateur. Faire preuve d’humilité au quotidien consiste à chercher la meilleure solution plutôt qu’à vouloir avoir raison, en s’interrogeant sur ce qu’un autre regard peut apporter.
  • Le mode anonyme : lors du lancement de Proton Wallet, les adresses e-mail apparaissaient sur les invitations, puis ont été partagées publiquement sur Reddit. Pour répondre à cet enjeu de confidentialité, un mode anonyme a été développé afin de masquer les adresses des utilisateurs.

La question centrale reste la place que l’on accorde aux autres : observer qui s’exprime et qui ne parle pas, adapter l’espace que l’on occupe et donner aux collaborateurs le temps de structurer leur pensée. Ces dynamiques se reflètent directement dans l’interface, car la conception du moindre bouton porte déjà une empreinte culturelle. Tout le monde possède un siège autour de la table, mais la place accordée varie ; inviter une personne ne suffit pas à garantir son inclusion. Le silence ne traduit pas nécessairement un accord ; il peut refléter un besoin de réflexion ou un désaccord non formulé. Il faut remettre en question ce qui semble évident et chercher ce qui nous échappe. La conception d’un produit inclusif commence bien avant la réalisation des écrans : elle nécessite de faire évoluer son regard et de laisser un véritable espace d’expression à ses interlocuteurs, car la culture est vivante et se transforme par le partage.

Et un beau jour le RGAA 5 arrivera !

Cette conférence d’Aurélie Levy et Stéphanie Nazarian était plutôt un exposé sur le futur RGAA : pourquoi le mettre à jour, ce qui va changer, comment on s’y prend ?

Les intervenants ont présenté la démarche d’élaboration du nouveau RGAA, structurée autour d’un volet réglementaire et d’un volet technique. L’ARCOM a été désignée comme l’autorité de contrôle compétente, et un téléservice est mis en place pour centraliser la publication des déclarations d’accessibilité. Le champ d’application s’élargit aux sites web, aux applications mobiles et aux documents bureautiques, afin d’aligner le référentiel sur les normes WCAG de manière claire et accessible. Deux groupes de travail dédiés ont été constitués : 

  • Groupe 1 : les obligations légales : La publication de ce volet est prévue pour la fin de l’année 2026. Ce travail vient enrichir le RGAA4 sans le remettre en cause, et les déclarations d’accessibilité existantes resteront valides. La création du téléservice répond à un constat de manque d’accessibilité des déclarations actuelles et vise à simplifier les démarches pour l’administration, les déclarants et les usagers.
  • Groupe 2 : évolution de la méthode technique : Les critères évoluent en adoptant des formulations affirmatives plutôt qu’interrogatives, et les protocoles de test deviennent multisupports (web, mobile, bureautique). Le référentiel intègre les exigences du WCAG 2.2 (visibilité du focus, gestes de glissement, taille des cibles, aide cohérente, saisie redondante, suppression des tests cognitifs pour l’authentification) et fixe la zone de cliquabilité minimale à 24×24 pixels. De plus, les exigences européennes imposent la prise en compte du sous-titrage, le respect des préférences utilisateur et la présence d’alternatives aux données biométriques.

Faire vivre l’intelligence du Web : découvrez le quotidien d’une wikimédienne en résidence !

Delphine Montagne a présenté la mission de Wikimédia, axée sur la libre diffusion des connaissances. Wikipédia, fort de ses 25 ans d’existence et disponible en 247 langues, se classe au 8e rang des sites les plus visités au monde et au 5e rang en France. Les défis majeurs concernent la découvrabilité du savoir et l’apprentissage du partage de connaissances, illustrés notamment par la valorisation du Globe de la bibliothèque de Lyon sur Wikipédia.

Chacun est libre de contribuer aux articles de la plateforme, mais l’ajout de sources vérifiables est obligatoire depuis 2006 afin de s’inscrire dans une démarche de science ouverte. Les licences Creative Commons autorisent la copie, la modification et la réutilisation commerciale des contenus, sous réserve d’en mentionner la paternité. Il est également possible d’écouter la lecture de certains articles (comme lors des Nuits de la lecture), et des processus de labellisation garantissent le niveau de qualité des contenus.

De nombreux projets connexes gravitent autour de l’encyclopédie, à l’image de Wikisource (bibliothèque de textes du domaine public), Wikiquote (répertoire de citations) ou du programme « Wikifier la science ». Même si l’on observe une baisse du nombre de contributeurs, la démarche collaborative prime autant que le résultat final.

En ce qui concerne l’intelligence artificielle, la génération d’images pour Wikimedia Commons doit obligatoirement être signalée, tandis que Wikipédia en français interdit le recours à l’IA pour la rédaction des articles en Wikicode. L’usage prédateur de certains modèles d’IA fragilise l’accès aux sources en réutilisant les contenus sans citation d’origine. La modération repose sur une patrouille bénévolat intervenant a posteriori pour supprimer tout contenu non sourcé, le tout appuyé par le logiciel libre MediaWiki.

Typographie et intégration Web

Dans cette conférence très ludique, Raphaël Goetter, le fondateur d’Alsacreations, nous présente 2 cas où le CSS vient à la rescousse de la typographie.

  • Cas n° 1 : le truc presque centré

Raphaël nous a montré le cas oh combien connu du bouton dans lequel le texte est presque centré: on a beau essayer tout et n’importe quoi, le texte reste presque centré. Il explique que c’est un problème de typographie : la font possède un centre optique qui ne coïncide pas toujours avec l’alignement géométrique de Flexbox ou Grid. Le cadratin (em) définit la surface de dessin du caractère et sert de référence à la propriété font-size, bien qu’il ne corresponde pas exactement à la largeur de la lettre « m ». 

Les lignes de construction comprennent la ligne de base (baseline), les hampes supérieures (ascender) et inférieures (descender), ainsi que l’interlignage (line gap), les caractères dépassant fréquemment du cadratin. 

Dit plus simplement : en fait, la police n’occupe pas du tout l’espace qu’on voudrait qu’elle occupe. Ainsi, quand on déclare :

p {
  family: Roboto;
  font-size: 100px;
}

ce qui se passe réellement en prenant en compte les métriques de la font, c’est :

p {
family: Roboto;
font-size: 100px; // lineheight = 117px 
}

Heureusement pour nous, il existe deux propriétés CSS qui viennent sauver notre santé mentale : text-box-trim: trim-both;  et text-box-edge: cap alphabetic;

  • Cas n°2 : le truc tout seul à la ligne

L’autre bête noire de Raphaël, ce sont les caractères doubles (!, ?, ;, 🙂 qui se retrouvent tous seuls à la ligne. Il existe pourtant une solution toute simple : l’espace fine insécable (les graphistes sauront de quoi on parle), autrement connue sous le nom de &8239 en html, ou maj+option+espace sur un clavier Mac. Le (petit) souci : le raccourci ne fonctionne que dans certaines applications, et c’est compliqué de retenir (et de taper) &8239 tout le temps.

Encore une fois, CSS à la rescousse : 

h2 {
  text-wrap: balance;
}

Le texte est renvoyé à la ligne de façon à équilibrer au mieux le nombre de caractère sur chaque ligne, ou bien :

h2 {
  text-wrap: pretty;
}

Pour vous rendre compte par vous-mêmes, les supports de présentation sont disponibles en ligne.

Libres et citoyen·nes

Ce retour d’expérience de Thomas Parisot a présenté le déroulement d’une campagne électorale victorieuse (51 % des suffrages) portée par des pratiques numériques engagées et inspirée par l’ouvrage de Frédéric Lenoir sur le rêve de Marc Aurèle. L’équipe municipale s’est organisée en holacratie après une formation dispensée par Fréquence Commune.

L’outil Nextcloud a été déployé en un mois pour gérer la communication interne, le calendrier des événements et l’accueil des nouveaux membres, s’avérant plus fluide et accessible que les solutions institutionnelles classiques. La comptabilité a été gérée sur Paheko (soutenu par Framasoft), malgré l’ajustement nécessaire lié à la limite des 50 comptes sur Framaspace. uMap a servi à croiser des données cartographiques pour la communication visuelle et l’organisation du transport à la demande, tandis que le format papier est resté incontournable pour le tractage et le porte-à-porte. Un CRM appuyé sur Odoo a également été mis en place.

L’équipe a organisé la première réunion publique traduite en langue des signes de la commune. L’ensemble des contenus (visuels, vidéos, newsletters, publications) a été produit grâce à Canva, Penpot, CapCut, Brevo et Buffer. Cette démarche de proximité visait à recréer du lien social par le numérique, notamment en proposant un accès internet gratuit et en alimentant directement la base OpenStreetMap.

Ce que l’écran ne voit pas : vulnérabilité et exclusion systémique

Luz Delgado Bautista a commencé par plusieurs rappels :  la vulnérabilité est une situation, pas une catégorie, il ne faut pas oublier la complexité de l’être humain, et il existe plusieurs typologies de vulnérabilité.

Elle a expliqué que notre application peut être accessible, et pour autant exclure encore une partie de la population. En effet, l’exclusion est systémique, elle déborde de l’accessibilité. L’exclusion systémique est produite par les règles, autrement dit elle s’apprend dès l’école. Cela veut également dire qu’elle change selon les cultures et les régions. 

Par exemple : en France, elle qui est visiblement assimilée à une étrangère, se fait contrôler 3 fois son sac alors que sa femme, blanche et tatouée, passe les contrôles sans soucis. Dans son pays d’origine, ça aurait été l’inverse : sa femme aurait été contrôlée à maintes reprises car là-bas les tatouages sont très mal vus.

C’est là que l’on est face à l’angle mort de la promesse du web : depuis trois décennies, le web ambitionne d’être universel. Pourtant, concevoir pour un profil « par défaut » repose sur des hypothèses implicites (capacités, équipement, stabilité personnelle). Les personnes éloignées de cette norme doivent s’adapter sous peine d’être exclues, à l’image des services bancaires en ligne inaccessibles aux publics peu familiarisés avec le numérique. La manière dont le web est pensé reflète des choix normatifs et éminemment politiques. Un cas concret d’exclusion : un formulaire pour lequel il est obligatoire d’avoir une adresse postale. Votre formulaire peut être 100% conforme en termes d’accessibilité, si l’adresse postale est obligatoire, il exclut de fait toutes les personnes sans domicile. 

Les modèles d’IA peuvent aider mais ils ne restituent pas la réalité dans sa totalité : seulement ce qui a été documenté, reproduisant ainsi des biais orientés. Lors des cycles de développement, un arbitrage s’impose entre rapidité, rentabilité financière et attention portée aux personnes. L’analogie de l’iceberg illustre comment l’IA peut amplifier les inégalités d’accès. Il est nécessaire d’embrasser la complexité du réel : si les listes de contrôle permettent d’éviter les erreurs courantes, l’empathie humaine reste indispensable pour prendre en compte les parcours singuliers. Le message qu’il nous semble important de retenir sur cette intervention : « Privilège » n’est pas une insulte, ça ne veut pas dire que ta vie est facile, ça veut juste dire que le système te convient mieux.

Le numérique : ami et ennemi des personnes trans

Esil Fainsilber a souligné la rigidité des formulaires imposant le choix exclusif entre « Madame » et « Monsieur ». Pour une personne transgenre, les démarches de changement d’état civil représentent un parcours complexe (déplacements, pièces justificatives, procédures en mairie pour le prénom et administratives pour le genre). Pouvoir modifier soi-même son prénom et sa civilité au sein des systèmes d’information répond à un besoin essentiel, d’autant que le manque de synchronisation entre organismes publics génère des blocages répétés.

Le numérique constitue également un puissant levier d’entraide : fondé en 2018, WikiTrans met à disposition des ressources de référence pour les personnes trans et leur entourage. De même, alors que 85 % des endocrinologues accompagnent ces parcours, l’initiative Fransgenre cartographie les professionnels sensibilisés, faisant du web un espace de soutien et d’émancipation collective.

Ses conseils et recommandations :

  • Ne plus rendre la civilité obligatoire « parce que ça a toujours été fait comme ça »
  • Donner la possibilité de modifier son prénom librement 
  • Proposer des champs facultatifs (à l’image d’Indeed, qui permet de ne pas renseigner certains choix sans pénaliser le profil)
  • Permettre le choix de plusieurs options de préférences, comme le fait Doctolib en distinguant l’usage au quotidien de l’identité officielle. 

Pour convaincre les parties prenantes, les arguments économiques s’avèrent efficaces, tout comme le respect du RGPD qui exige de justifier la collecte des titres de civilité en tant que données personnelles.

Découvrez la deuxième partie de notre retour dans cet article !